GNATHON LA BRUYERE

Gnathon La bruyère. « Gnathon » est un caractère extrait de la partie « De l’homme », chapitre XI des Caractères de La Bruyère, publiés pour la première fois en 1688. Le moraliste classique y fait la satire d’un personnage écoeurant prénommé Gnathon. Nous nous proposons ici de lire le texte et d’en effectuer l’explication linéaire, organisée autour d’une problématique et d’un découpage en mouvements.

On voit Gnathon La Bruyère qui marche d'un air orgueilleux, méprisant les autres.

Gnathon La Bruyère: le texte

Gnathon ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres ; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il se rend maître du plat, et fait son propre1 de chaque service : il ne s’attache à aucun des mets, qu’il n’ait achevé d’essayer de tous ; il voudrait pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains ; il manie les viandes2, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu’il faut que les conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d’ôter l’appétit aux plus affamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe ; s’il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe ; on le suit à la trace. Il mange haut3 et avec grand bruit ; il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier4 ; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d’établissement5, et ne souffre pas d’être plus pressé6 au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n’y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent ; dans toute autre, si on veut l’en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S’il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient7 dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit. Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d’autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre, hardes8, équipages9. Il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion10 et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que la sienne, qu’il rachèterait volontiers de l’extinction du genre humain.

Gnathon La Bruyère: explication linéaire

Problématique:

Comment ce portrait de Gnathon prend-il une dimension universelle?

Découpage en mouvements:

1er mouvement: Une tournure au présent de vérité générale: un portrait/ définition de Gnathon (première phrase)

  • D’abord, Gnathon apparaît comme un égoïste. En témoigne la tournure restrictive: « ne vit que pour soi ».
  • D’ailleurs, la suite de la construction syntaxique de cette première phrase met en évidence cet égoïsme: « tous les hommes ensemble sont à son égard comme s’ils n’étaient point ». En effet, les tournures plurielles « tous »+ « les hommes » sont marqués par la négation. Autrement dit, Gnathon ne voit pas les autres, il est autocentré.

2ème mouvement: Gnathon, un égoïste à table (Début de la 2ème phrase jusqu’aux deux points qui suivent « service »)

  • En effet, La Bruyère prend un exemple pour illustrer l’attitude de Gnathon à table. En effet, après avoir défini Gnathon par une tournure de vérité générale, l’auteur illustre sa thèse par l’exemple.(VOIR LA FICHE SUR L’ARGUMENTATION) Notons d’ailleurs qu’il utilise alors un présent de narration. Dès lors, la deuxième phrase permet de donner à lire un portrait en mouvement.
  • Ainsi, son attitude à table reprend la phrase d’ouverture: « il occupe lui seul celle de deux autres ». Une fois encore, une tournure singulière le désignant s’oppose à un pluriel qui renvoie aux autres convives. Mais il apparaît également comme sans gêne.
  • Or son égoïsme transparaît dans sa manière de monopoliser les plats: « il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ». Une fois encore l’opposition entre le pronom isolé qui le désigne « lui » et le GN « pour toute la compagnie » témoigne de ce déséquilibre.
  • Or, la même idée est reprise ensuite. Il tend à s’approprier les plats égoïstement tout au long du service: « il se rend maître du plat, et fait son propre… »

Troisième mouvement: un malpoli (de « il ne s’attache » à « continue à manger »)

  • Puis, après les deux points, un nouvel aspect du caractère de Gnathon transparaît à travers ses actes. En effet, il est dépeint comme un malpoli: » il ne s’attache à aucun des mets, qu’il n’ait achevé d’essayer de tous ». Là encore, la tournure restrictive « ne…que » tend à établir le portrait péjoratif de ce personnage.
  • De plus, ce manque de politesse s’illustre par sa gloutonnerie ridicule. Ainsi, la reprise de « tous tout à la fois » permet de mettre en évidence le trop plein de nourriture qu’il s’efforce d’ingurgiter.
  • Ensuite, la longue phrase qui suit met en évidence dans chaque membre séparé par des virgules, les agissements d’un glouton écoeurant. Une fois de plus la restrictive montre un malotrus qui mange avec ses mains : « Il ne se sert à table que de ses mains ».
  • Puis, la succession de verbes d’actions donne à voir un glouton sans manière: « il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire ».
  • Or cette attitude dégoûtante a une incidence sur les autres. D’une part, ils sont tributaires de sa gloutonnerie et doivent se satisfaire de ce qu’il leur laisse, en témoigne le chiasme: « s’ils veulent manger, mangent ses restes ». D’autre part, cette gloutonnerie leur ôte l’appétit. Ainsi, l’exagération « capables d’ôter l’appétit aux plus affamés » renforce ce dégoût.
  • Puis, le champ lexical culinaire qui suit permet de donner à voir son incapacité à se nourrir proprement en société: « jus », « sauces », « ragoût », « plat ».
  • Son incapacité à manger proprement est dénoncée dans une tournure impersonnelle dont on peut imaginer qu’elle relève de la critique de La Bruyère: « on le suit à la trace ».
  • Ensuite, l’auteur fait un tableau vivant de ce personnage. Il met en évidence ses façons dégoûtantes à travers l’ouïe:  » Il mange  haut et avec grand bruit » et la vue « il roule les yeux en mangeant « .
  • La Bruyère crée même une animalisation pour accentuer et exagérer ses manières déplorables : « la table est pour lui un râtelier ».

Quatrième mouvement: le sans-gêne de Gnathon ( de « il se fait » à la fin)

  • Ensuite, son sans-gêne est mis en évidence de manière caricaturale en mettant en parallèle un lieu public (le théâtre) et le lieu privé qui est le plus intime (la chambre). Par exemple, « Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d’établissement, et ne souffre pas d’être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. » Ainsi, La Bruyère procède à une caricature de l’égoïsme de Gnathon. Mais ce travers n’en est pas moins universel.
  • Gnathon est même menteur pour arriver à ses fins « si on veut l’en croire ».
  • De même, à l’hôtellerie, Gnathon veut s’accaparer la meilleure chambre. Dès lors, la répétition du superlatif met une fois de plus l’accent sur l’égoïsme du personnage: » dans la meilleure chambre le meilleur lit ».
  • D’ailleurs, Gnathon s’accapare les gens, les valets (« Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d’autrui, courent dans le même temps pour son service ») comme les objets (« Tout ce qu’il trouve sous sa main lui est propre, hardes, équipages »).
  • Ensuite, l’anaphore négative (voir la fiche sur LA NEGATION) montre bien que les autres ne comptent pas pour lui: « ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n’appréhende que la sienne ».

Gnathon La Bruyère : Conclusion

Ainsi, ce portrait du personnage de Gnathon est caricatural mais la satire de ses travers a une portée universelle. Ainsi, le portrait se veut un genre littéraire didactique aussi bien que polémique. (voir la fiche sur les GENRES LITTERAIRES)

Merci de ta lecture, n’hésite pas à partager cette fiche si tu penses qu’elle peut aider quelqu’un d’autre et n’hésite pas à poster tes questions en commentaires. Pour aller plus loin:

Les Caractères de La Bruyère (texte intégral + PDF)

-Biographie de Jean de La Bruyère

Fiche d’analyse des Caractères de La Bruyère

Caractères 27 et 29

Qu’est-ce qu’un « caractère »?

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